Laniakea

Bogdan Korczowski est peintre; Laniakea, sa prochaine exposition, se déroule en Pologne du 10 au 31 mai prochains ; il m’a proposé d’écrire un mot sur son travail et a conservé le texte pour le catalogue.

Pour en savoir plus, cliquez sur le lien :

Catalogue de l’exposition

(page 9 : en français / page 3 : la traduction en polonais)

Pour plus d’informations sur Bogdan Korczowski :

Site de l’artiste

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(NB : il s’agit là d’une photo prise lors d’une précédente exposition)

Femme brisée. Enfer.

Treize jours de Roxane Gay — roman (Éditions Denoël)

 

TREIZE JOURS COUV

En résumé

Mireille Duval Jameson est âgée d’une petite trentaine d’années. Avocate aux États-Unis, elle vit dans un confort royal avec son mari et son bébé. Mireille est la fille cadette d’un richissime magnat de l’immobilier haïtien. Alors qu’elle passe des vacances à Port-au-Prince en famille, chez ses parents, Mireille est sauvagement arrachée aux siens. Les ravisseurs exigent un million de dollars à son père.
L’extraordinaire contexte de pauvreté et de précarité, la disparité hallucinante des situations financières ont multiplié les actes de violences extrêmes — tels les enlèvements avec demande de rançon — en Haïti, ces dernières années. Le riche promoteur Duval a vu nombre de personnes dans son entourge traverser cette situation : il est convaincu qu’il ne faut en aucun cas payer cette rançon, que tous les membres de sa famille seraient ensuite kidnappés les uns après les autres.
Treize jours durant, Mireille va être torturée, brisée, violée. Elle va connaitre la cruauté sous sa forme la plus abominable. Ses ravisseurs vont chercher à la déshumaniser. « Je ne suis rien », « je suis morte » sont ses leitmotiv, lorsque Mireille est relâchée. Car elle va l’être : elle va quitter l’enfer, sortir de « là ». Le père finira par payer.
Comment vivre, ensuite ? Comment être de nouveau une femme ? Une mère, une amante ? Comment redevenir la fille de celui qui a laissé faire ? Dans le livre, il est beaucoup question du couple que Mireille forme avec son mari : comment faire pour se sentir de nouveau être des époux après « ça » ?

Pourquoi lire Treize jours

Avant de démarrer le livre et après m’être promenée sur quelques blogs spécialisés en littérature, je me suis sentie envahie par la crainte. Trois cents pages de récit de viols et de tortures, de violences gratuites, malsaines, inutiles et perverses (soi-disant) : ça n’incite pas forcément à se jeter à corps perdu dans un bouquin. Il faut, toujours, garder en tête que toute critique n’est que la compréhension, l’approche subjective d’une lecture qui ne sera quoi qu’il en soit jamais la sienne.

Il y a un souci de traduction (encore ! confère billet sur Le pouvoir). La qualité d’écriture est parfois limite : c’est choquant au début, moins par la suite. Ce texte ne m’a absolument pas semblé être d’une insupportable violence. Au contraire. Il y a quelques descriptions un peu hard (mais pas tant que ça). J’ai trouvé, justement, une certaine pudeur dans le récit, que celui-ci était assez empreint de suggestions aux moments les plus durs. La souffrance de Mireille est essentiellement explorée selon un angle psychologique. Il est question ici des supplices physiques, bien sûr, mais la manière dont ces douleurs-là existent, au corps de Mireille, reste imagée, assez peu détaillée au regard de ce qui est effectivement subi par le personnage. Oui : c’est un livre difficile, bouleversant. Quand elle est relâchée, que Mireille est en quelque sorte devenue un animal sauvage, blessé, qu’elle est perdue dans les rues de Port-au-Prince, pieds nus, avant d’être finalement recueillie par un prêtre dans une église, le moment est si fort que j’en ai pleuré. J’avoue.

Roxane Gay

Roxanne Gay est l’autrice du très fort Bad femnisim, sorti en 2014 aux US. Comme beaucoup d’essais, de romans « dits féministes » (avec des guillemets) ou, plus exactement, d’ouvrages écrits par celles et ceux qui œuvrent à faire avancer les problématiques de genres et d’inégalités hommes-femmes (on parle de textes ayant connus de francs succès en librairie outre-Atlantique ou outre-Manche), Bad feminism n’a pas été traduit en français. C’est un véritable souci. Honnêtement. Peut-être qu’il faut s’armer de patience : si tout va bien, « on » (mis pour « les éditeurs de France et de Navarre ») se décidera peut-être à traduire l’ensemble des travaux de Roxane Gay dans trente ans, comme ce fut le cas pour le magnifique Attachement féroce, de Vivan Gornick, best seller en 1987 aux États-Unis et disponible en librairie et dans la langue de Molière seulement en 2017 — notons au passage qu’il s’agit là de l’unique livre de Gornick traduit en français et c’est sans doute celui dans lequel il est le moins question de féminisme. Bref. Revenons à Roxane Gay. Fille d’immigrés haïtiens née aux États-Unis, la romancière-essayiste est titulaire d’un Master en écriture créative et doctorante en rhétorique et communication. Dès l’adolescence, elle prend la plume. Victime, très jeune, d’une agression sexuelle perpétrée par plusieurs hommes, Roxane Gay écrit sur les inégalités, la bisexualité, les rapports complexes qu’entretiennent avec la société toutes les femmes qu’on peut qualifier de « hors normes ».

Treize jours : quand la littérature documente le monde

Beaucoup d’autrices.eurs, de créatrices.eurs, d’artistes rappellent l’urgence d’inventer de nouveaux codes, des façons autres de regarder, d’explorer, de raconter ce qui se rapporte au monde qui est le nôtre. Il faut aussi être constamment être dans la démarche qui consiste à faire connaître, toujours, les écrivains, les chercheurs, les plasticien.nes, les metteur.e.s en scène etc. qui travaillent — souvent depuis des années — sur les sujets qu’aborde Roxane Gay dans son œuvre. réalité. Narrer les femmes fortes, combatives, se couler dans les récits de filles vivant à des années-lumière de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à de la passivité, pouvoir faire sienne la parole de femmes qui décident, qui font, qui s’approprient, se réapproprient, conquièrent, se soignent, des femmes qui veulent compter et qu’on les reconnaisse : voilà qui contribue, je crois, à faire avancer la fiction contemporaine, celle de l’aujourd’hui (oui, je sais : c’est moche, comme formulation, mais ça me semble assez juste et proche de ce que je cherche exactement à dire, ici). En ce sens, et parce que sa lecture compte et emporte, qu’elle emmène, décolle, émeut, fait réfléchir, inspire un respect infini comme un espoir dépourvu du moindre soupçon d’illusion, Treize jours est un livre important.

 

Deux expositions au Jeu de Paume

Susan Meiselas et Raoul Hausmann, jusqu’au 20 mai

Photographe née en 1948 à Baltimore, États-Unis, Susan Meiselas est membre de l’agence Magnum depuis 1976. Le Jeu de Paume lui consacre une rétrospective : Médiations.

La différence fondamentale de traitement accordée à « la photographie » selon l’appréhension qui en est faite par celui ou celle qui la prend — ou par son éventuel sujet —, par les médias, ensuite, voire par les collectionneurs ou les musées, constitue le point de départ de la réflexion inhérente à Méditations. Une partie de l’exposition met en scène le travail de Meiselas de telle sorte que ces questions restent toujours en suspens, sous-jacentes, dans l’esprit de celui qui regarde, lit, explore — à savoir : qui prend la photo et où, que peut-on voir dessus (ou qui) ? Les circonstances ? A-t-elle été publiée dans un magazine et donc possiblement mise en page, modifiée, coupée ? Ou bien n’est-elle visible « que » dans le salon d’un riche collectionneur, dans les « couloirs » d’un musée ? L’importance de la contextualisation dans l’appréhension des images est un angle omniscient, dans Médiations. Cela en fait clairement, de ce fait, une proposition qui explore les problématiques de représentations actuelles.

Différents lieux, périodes : différentes salles. La première série fait voyager dans les débuts de l’artiste peu après qu’elle ait débarqué à Little Italy (New York). Ladite série est dédiée à l’observation d’un groupe de jeunes filles — pour le moins spontanées et démonstratives —, sur le point de devenir des femmes. D’autres photographies — présentées sous un angle étonnant : à la fois documentaire et artistique — racontent la vie des colocataires de l’époque de Meiselas, témoignages manuscrits à l’appui ; ici, une certaine solitude, plutôt inattendue et inhérente à cette vie en collectivité dans le New York des créateurs et des étudiants dans les années 70 est révélée par les images.

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La salle « dite du Kurdistan » : vous êtes emporté dans une démarche, un travail, un univers bouleversant, captivant, douloureux, fascinant. Le spectateur est projeté dans l’Histoire. On plonge dans « quelque chose » de l’ordre de l’artistique et c’est en même temps tellement scientifique, documenté, exact. Nous sommes en 1990, après le début de la première guerre en Irak, peu après (aussi) les premiers nettoyages ethniques de Saddam Hussein opéré sur les Kurdes. Le travail de Meiselas commence, ici, à ce moment-là, dans cette partie du monde. Et il est monumental. Il tend à aider (tant bien que mal, mais de manière juste, sincère, profonde), à alarmer sur la condition exceptionnelle de ce peuple.

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La photographe a beaucoup « regardé les femmes ». Leurs corps (très peu montrés, plutôt suggérés), leurs identités souvent niées. Susan Meiselas, dans la suite de l’exposition, exhibe des détails observés dans des foyers d’accueils d’urgences (en l’occurrence en Grande-Bretagne), témoigne du fait de violences conjugales, familiales subies ou de mariages forcés. Des femmes qui ont fui. Qui n’ont plus rien. Des objets pour relever l’absence des êtres.

Puis viennent les « travailleuses du sexe » : la troupe de strip-tease (dans les années 70, de nouveau), la parole — orale, visuelle — de maitresses dans un donjon SM : les photos affirment une intention de comprendre ce qu’est ou peut être l’« asservissement » ou le libre arbitre, dans la prostitution, et démontrent une volonté profonde, chez l’artiste, de chercher des clés ; le corps des femmes est maintenant clairement montré et même mis en scène, parfois, par la photographe elle-même — avec une singularité dépourvue de voyeurisme. La question de la domination est très présente.

 

 

Au rez-de-chaussée du Jeu de Paume, vous pourrez apprécier le travail de l’Autrichien dada Raoul Hausmann (1886-1971) ; ses œuvres — pour la plupart des clichés, mais pas uniquement — sont remarquables de beauté, organiques — la plage, les corps blonds, les dunes, l’importance de la danse dans la vie du photographe, les découpages-collages. Cette rétrospective rappelle avec force l’aspect métaphysique propre à l’existence même de l’individu, celle de son univers intérieur révélé, décortiqué, exposé au grand jour par le mouvement dada. L’immensité que procure la possibilité de la création est posée comme un postulat de départ. Le Berlin fascinant de l’entre-deux-guerres est juste là, derrière : l’Histoire, toujours, en filigrane…

 

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Le Pouvoir – de Naomi Alderman

De qui ?

Britannique, Naomi Alderman est écrivain et créatrice de jeux vidéos.

C’est quoi ?

Un roman.

En gros : des mutations génétiques (liées à des empoisonnements de nappes phréatiques post 1945) procurent à l’intégralité des humains de sexe féminin l’aptitude d’activer un fuseau d’électricité présent dans leur corps (si) — telles nos ancêtres commun. e. s les raies manta et autres anguilles électriques. Le fuseau électrique en question est niché dans la clavicule de « toute une chacune ». Cette nouvelle puissance électrokinésique fait donc de la femme (et exclusivement de celle-ci, à peu d’exceptions près) un être capable d’envoyer des décharges via sa petite paume — à la manière de Spiderman, quand il crache sa soie par le dessous du poignet… sauf qu’il s’agit d’électricité.

Dans Le pouvoir, le lecteur suit, essentiellement, les pérégrinations de trois personnages, dont les destins basculent dans un « nouvel ordre mondial », telles de petites boîtes de conserve négligemment jetées dans un immense vide-ordure : exactement de cette façon-là.

Pourquoi lire ?

  • Parce qu’il y est question, pour une fois, de vraie sororité : au sens profond du mot, de ce en quoi cela consiste (rait)
  • Parce qu’Alderman, fille d’un grand historien, construit son récit à la façon d’un roman historique : minutieuse, scientifique, précise
  • Parce que l’ouvrage pousse à réfléchir (vraiment) à propos de ce qu’est le pouvoir, concrètement : quel que soit celui ou celle qui le détient, les conséquences de son exercice finiront toujours par devenir problématiques (dangereuses, oppressantes, etc.) pour celles.eux qui y sont étranger
  • Parce que, justement, cette réflexion sur le pouvoir, la force physique, l’évolution pure et simple de l’être humain et les enjeux liés à sa survie – plus les allégories autour de ce qu’il représente, ce la forme qu’il prend (ce pouvoir)… la métaphore de l’arbre, la toile d’araignée (Spiderman ? Encore ?) — tout ça vaut le détour
  • Parce qu’Atwood (La Servante écarlate) est TRÈS citée, en tant que référence absolue et ultime d’Alderman (partout)
  • Parce que les bons romans d’anticipation (et/ou dystopiques — genre sous-coté par excellence) nous font voir notre monde comme jamais (Ubik1984La nuit des temps… impossible de tous les citer)
  • Parce que les échanges de courriers, à la fin, entre la relectrice et son auteur valent leur pesant de cacahuètes
  • Parce que le pouvoir est, ici, « donné » [elles ne l’ont pas acquis, conquis] aux femmes et que c’est peut-être dans ce détail-là, précisément, dans le fait même qu’elles accèdent soudainement à une forme de supériorité physique qui leur permet d’avoir toujours le dessus et d’inspirer la crainte que se loge la part la plus importante de merveilleux, d’extraordinaire, de science-fiction…
  • Parce que la mise en scène de la fachosphère, des théoriciens du complot, des forums de discussions, des « anti-féminazis » est rondement menée par l’auteure
  • Parce que dans le roman, Dieu est une femme [comme Alanis Morissette dans Dogma…]

L’Art de perdre

PHOTO ART DE PERDRE

Le Pays dont on ne part jamais

On se souvient d’André Dhôtel et du titre de son ouvrage : Le pays où l’on n’arrive jamais. On pense à L’Art de perdre comme d’un roman qui raconte l’inverse, qui nous narre ce pays dont on ne part jamais vraiment, qu’on ne connaît pourtant pas, qu’on n’a jamais vu, jamais touché. Ce pays, c’est l’endroit des origines. Celui qui n’existe que dans la mémoire d’une grand-mère très aimée, dans les objets dont elle s’entoure pour se protéger d’un pays, un autre, qui n’a pas su, ne sait pas accueillir. La France reçoit mal. La France parque dans des camps pendant des dizaines d’années, même les siens. Quand ce n’est plus possible, que ça n’a que trop duré, que la dignité  a vraiment été trop visiblement bafouée, les grandes barres d’immeubles froides et vite détériorées remplacent les camps, l’ancien « domicile ».

Le lieu des souvenirs et des rêves, c’est la Kabylie. La crête. Naïma (personnage principal du roman et double lointain d’Alice Zeniter) progresse dans la vie, parisienne, ancrée dans le monde, mais aussi en proie aux doutes, aux questionnements permanents. Sa génération est celle « d’après », la deuxième, qui doit plus que tout « y parvenir »… Naïma tient sur sa tête, telle une porteuse africaine, une histoire familiale dont les zones d’ombres liées aux origines et aux circonstances de l’arrivée en France pèsent lourd (ladite arrivée datant de 1962…).

Le grand-père de la jeune femme (celui qui a décidé le départ d’Algérie), n’est plus là pour parler. C’est un peu une légende, un colosse aux pieds d’argile qui quittera la vie dans la fureur : l’homme libérera au tout dernier moment son esprit de souvenirs inacceptables, les crachant à la face de ce monde-ci (soit précisément où ils doivent rester). La grand-mère adorée ne maitrise pas le français, ce qui rend les grandes conversations compliquées. Et le père de Naïma, l’ainé de dix enfants nés sur deux continents différents, a clairement fait le choix de l’oubli. On comprend ce père-là, au regard de la liberté de chacun de disposer de son propre passé : Alice Zeniter met cela en relief de manière virtuose. Naïma décide de sa vie, avec tout ce que cela comporte d’erreurs, de faux pas et ses conséquences, parfois pleines de solitudes. C’est peut-être pour cette raison qu’elle n’en veut pas à son père, qu’elle ne lui reproche pas son incapacité à parler, sa quasi-surdité quand il s’agit d’évoquer l’Algérie. Il a choisi. Elle-même, Naïma, choisit. Les circonstances prennent parfois les décisions à notre place à nous, c’est ce que l’on croit, c’est ce que Naïma pense : ne créons-nous pas nous-mêmes, souvent et sans nous en rendre compte, les occasions et les contextes qui abriteront nos résolutions futures ? Quoi qu’il en soit, Naïma serait de toute façon partie. Là-bas. Tôt ou tard. Même sans l’intervention de son père. Sans un mot de lui. De l’autre côté de la Méditerranée. Malgré les effroyables peurs que l’idée de ce voyage porte en elle-même. Ce sera finalement son travail, l’art, qui la mènera dans les pas de ses ancêtres.

Le voyage

Le chemin de vie de cette femme en quête de racines évoque clairement l’Histoire récente de la France, de la décolonisation et les conséquences catastrophiques de ce qui fut d’abord l’occupation d’un territoire, l’annexion en département d’un pays tout entier puis les évènements graves qui conduisirent à la guerre (pour résumer sommairement presque un siècle et demi). Celle d’Algérie, le positionnement des uns et des autres, des familles, nos familles à toutes et à tous, est encore empreint de non-dits. L’Art de perdre délie une parole, ouvre la voie (la voix ?) aux échanges : cette période dont l’une des caractéristiques principales reste malgré tout le sceau du silence.

L’Art de perdre rappelle que la vie est une succession de choix. Quelles sont les informations dont disposait le grand-père de Naïma, quelle était la situation exacte du pays, de la région, la sienne quand il a « choisi » de ne pas être avec le FLN ? J’insiste sur le « ne pas être avec le FLN ». Le déracinement, les camps insalubres durant des années, la perte de tous ses biens, de son pays, sa langue, la catégorisation en harkis et tout ce que cette appellation soulève de répercussions, sur plusieurs générations — et de la manière la plus injuste qui soit – peuvent être les conséquences de ce qui n’était, au départ, qu’une décision prise sous le sceau du bon sens.

Dans le roman, la Famille, lointaine et proche à la fois, est prégnante.

» Malgré le ressentiment, malgré les disputes, la famille opère comme un groupe uni qui n’a pas d’autre but que celui de durer. Elle ne cherche pas le bonheur, à peine un tempo commun et elle y parvient. (…) Ils sont comme les vêtements d’une même lessive qu’emporte le tambour de la machine à laver et qui finit par ne plus former qu’une seule masse de textile qui tourne et tourne encore ».

En somme

L’Art de perdre est un roman non pas nécessaire, mais obligatoire : un roman transgénérationnel, sociétal. Un grand roman. Le poème d’Élisabeth Bishop intitulé L’Art de perdre et auquel, donc, Alice Zeniter a emprunté le titre du livre s’achève sur ces vers :

» J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y a pas eu là de désastre. »

Naïma, elle, n’arrête pas le mouvement. Ce pays d’où vient sa famille, elle l’aura finalement vu de ses yeux, bien qu’il n’ait plus grand-chose à voir, justement, avec cette femme qu’elle est devenue. Naïma vit. Et c’est ainsi que se finit le roman : dans un élan, sur une continuité, celle d’une quête de parole dans la pudeur. Ce livre est une ode à la construction de soi par soi-même ; les nôtres, nos amis, ceux qui nous ressemblent sont là, bien réels eux aussi. Mais la liberté de savoir, de chercher, de se taire, de dire, d’être, de vouloir, de grandir, de voir : tout cela ne regarde que celui ou celle qui entreprend d’avancer.

blablabla : tu parles !

L’Encyclopédie de la Parole (projet artistique ambitieux qui explore la question de l’oralité) révèle son blablabla, spectacle jeune public. Ou plus exactement : tout public.

Actuellement et jusqu’au 29 octobre au Paris Villette

Armelle Dousset est extraordinaire, seule en scène, dans cette pièce hors norme construite dans sa structure et sa forme par Joris Lacoste et Emmanuelle Lafon — la collecte des éléments sonore provient d’un travail collectif. L’interprète est équipée d’une tablette tactile multicolore sur le plateau. Ce dispositif lui permet de maîtriser en partie elle-même le lancement des répliques à partir desquelles elle rebondit physiquement, par sa voix, son corps. L’ensemble coule, fluide ; « Armelle Dousset la danseuse » fait toute entière résonance aux répétitions saccadées de phrases — relevant de situations diverses, parfois réelles ou totalement fictionnelles ; la comédienne rend audible l’écho du martèlement des mots et des sons que génère cette écriture rare, grâce notamment à une habilité certaine dans les enchaînements.

Des dizaines d’enregistrements, d’onomatopées sont reprises, compilées pour créer un univers sonore « représentatif » de celui dans lequel baignent les enfants d’aujourd’hui. Moments tout droit sortis de dessins animés, répliques phares de jeux vidéos ou de films, mais aussi phrases prononcées publiquement par des hommes politiques, interventions de youtubeuses, hip-hop, chansons (blablabla bien sûr !) babillages — encore plus jeunes — annonces SNCF, tout passe par le filtre (l’actrice) : sa voix, son interprétation portent en elles tout ce qu’on peut espérer de sincérité et de technique. Et, une nouvelle fois, Joris Lacoste tisse l’hypnose dans l’ensemble de sa réflexion

Justement très enthousiastes durant tout le spectacle, les enfants sont heureux d’être là, dans la salle. Lors de la représentation à laquelle j’ai assisté, une petite fille s’est jetée dans les bras d’Armelle Dousset, à la fin, en plein salut. Les grands aussi passent un « vrai bon moment de théâtre ». Adulte, on ne peut s’empêcher de penser à ces sons, ces phrases, accroches et répliques qu’on a nous-mêmes entendus gamins et qui sont encore là, dans nos têtes — du générique de Jeanne et Serge, par exemple et à titre personnel, aux douces mélopées du Minitel (ah, le Minitel)…

L’Encyclopédie de la Parole, c’est aussi Suite n° 1 A.B.C., qui donnait au spectateur la possibilité de s’imaginer ce que pourrait être (en quelque sorte), le « début de la parole », les prémisses, le commencement (quel qu’il soit) du fait même de parler. L’interprétation était chorale. On se remémore Parlement, un solo déjà très fort, cette fois assuré par Emmanuelle Lafon. Toutes les propositions de l’Encyclopédie de la Parole s’inscrivent dans une continuité de réflexion, de pensée, avec toutefois, dans le ton, dans le propos, systématiquement, quelque chose d’unique dans le champ du spectacle vivant d’aujourd’hui.

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Des ogres et des proies

Ogres (résumé ici) est un spectacle écrit par Yann Verburgh, mis en scène par Eugen Jebeleanu.

Homophobies en fiction

On peut dire que le travail de documentation qui a précédé et accompagné l’écriture d’Ogres, (plus de 300 témoignages de violences homophobes, collectés dans le monde entier par l’auteur) marque le spectacle du sceau de la réalité. La fiction s’insère naturellement et se tisse dans ce spectacle « dit de » théâtre documenté.

Eugen Jebeleanu insiste sur la volonté de la Compagnie des Ogres de proposer une ouverture à la réflexion pour tous : la démarche artistique de l’équipe devait s’inscrire, avant même de débuter les répétitions, dans un désir commun de s’adresser à n’importe quel spectateur, qu’il ou elle soit concerné(e) « ou non » par la cause LGBT/QIA. Pari réussi.

Quand on les interroge sur leur manière d’aborder les changements constants de personnages auxquels ils et elles doivent faire face tout au long de la pièce, les acteurs d’Ogres affirment qu’ici plus qu’ailleurs « la situation prime sur l’incarnation ». Chacun devient victime, bourreau, puis redevient victime, sans que jamais une marche ne soit ratée, un enchaînement négligé.

Des récits au conte

Le bois, la nuit sont omniprésents dans Ogres et constituent à eux deux autre chose qu’unités de lieu ou de temps : ils sont un personnage à part entière.

Á la fin du spectacle, un adolescent (de nationalité russe : la pièce parcourt une réalité sombre et universelle) s’enfonce dans cette entité, ce bois franchement lugubre. Le « petit » vit embourbé dans une existence faite de tortures répétées et d’humiliations : il court entre les arbres, après l’assistante sociale de son lycée – tout en essayant de fuir ses propres ogres. Ce n’est qu’un enfant : il demande de l’aide, à une adulte de son entourage. L’interlocutrice une fois rattrapée par l’ado rappelle alors, entre autres gentillesses, qu’elle n’a légalement pas le droit de parler d’homosexualité avec un mineur. La pièce est faite de ça : de pistes, de petits cailloux laissés sur le chemin de la réflexion personnelle du spectateur.

Ailleurs, moments différents, une fée, une « diva » – dira un spectatrice à l’issue de la rencontre – apparaît à plusieurs reprises. Vêtue de robes à paillettes, la jeune femme chante merveilleusement et vient apaiser les tourments de celui ou celle qui est dans la salle, lui offrant un peu de cet oxygène qui peut parfois manquer. Cette vision (appelons-la comme ça), d’après le metteur en scène, une référence au conte – essentiel dans sa réflexion et son propos artistique comme dans ceux de Yann Verburgh. La balance entre imaginaire (rêve ou cauchemar) et réalité oscille, passant de l’un à l’autre, selon un même battement que celui par lequel les acteurs d’Ogres deviennent tour à tour bourreaux puis victimes.

La présence répétée de cette femme « magique » qui erre – comme chacun – au coeur de la forêt nous évoque ces êtres doux, celles et ceux qui sentent bon l’amour « et la fleur d’oranger ». Car si, dans notre monde, les ogres existent (aucun doute là-dessus) les gens magiques qui peuplent nos quotidiens et nos nuits existent tout autant. Ce spectacle nécessaire nous rappelle aussi cela, à chaque instant.

Ogres – édité chez Quartett – avec  Gautier Boxebeld, Clémence Laboureau, Redouan Feflahi, Claire Puygrenier.