Femme brisée. Enfer.

Treize jours de Roxane Gay — roman (Éditions Denoël)

 

TREIZE JOURS COUV

En résumé

Mireille Duval Jameson est âgée d’une petite trentaine d’années. Avocate aux États-Unis, elle vit dans un confort royal avec son mari et son bébé. Mireille est la fille cadette d’un richissime magnat de l’immobilier haïtien. Alors qu’elle passe des vacances à Port-au-Prince en famille, chez ses parents, Mireille est sauvagement arrachée aux siens. Les ravisseurs exigent un million de dollars à son père.
L’extraordinaire contexte de pauvreté et de précarité, la disparité hallucinante des situations financières ont multiplié les actes de violences extrêmes — tels les enlèvements avec demande de rançon — en Haïti, ces dernières années. Le riche promoteur Duval a vu nombre de personnes dans son entourge traverser cette situation : il est convaincu qu’il ne faut en aucun cas payer cette rançon, que tous les membres de sa famille seraient ensuite kidnappés les uns après les autres.
Treize jours durant, Mireille va être torturée, brisée, violée. Elle va connaitre la cruauté sous sa forme la plus abominable. Ses ravisseurs vont chercher à la déshumaniser. « Je ne suis rien », « je suis morte » sont ses leitmotiv, lorsque Mireille est relâchée. Car elle va l’être : elle va quitter l’enfer, sortir de « là ». Le père finira par payer.
Comment vivre, ensuite ? Comment être de nouveau une femme ? Une mère, une amante ? Comment redevenir la fille de celui qui a laissé faire ? Dans le livre, il est beaucoup question du couple que Mireille forme avec son mari : comment faire pour se sentir de nouveau être des époux après « ça » ?

Pourquoi lire Treize jours

Avant de démarrer le livre et après m’être promenée sur quelques blogs spécialisés en littérature, je me suis sentie envahie par la crainte. Trois cents pages de récit de viols et de tortures, de violences gratuites, malsaines, inutiles et perverses (soi-disant) : ça n’incite pas forcément à se jeter à corps perdu dans un bouquin. Il faut, toujours, garder en tête que toute critique n’est que la compréhension, l’approche subjective d’une lecture qui ne sera quoi qu’il en soit jamais la sienne.

Il y a un souci de traduction (encore ! confère billet sur Le pouvoir). La qualité d’écriture est parfois limite : c’est choquant au début, moins par la suite. Ce texte ne m’a absolument pas semblé être d’une insupportable violence. Au contraire. Il y a quelques descriptions un peu hard (mais pas tant que ça). J’ai trouvé, justement, une certaine pudeur dans le récit, que celui-ci était assez empreint de suggestions aux moments les plus durs. La souffrance de Mireille est essentiellement explorée selon un angle psychologique. Il est question ici des supplices physiques, bien sûr, mais la manière dont ces douleurs-là existent, au corps de Mireille, reste imagée, assez peu détaillée au regard de ce qui est effectivement subi par le personnage. Oui : c’est un livre difficile, bouleversant. Quand elle est relâchée, que Mireille est en quelque sorte devenue un animal sauvage, blessé, qu’elle est perdue dans les rues de Port-au-Prince, pieds nus, avant d’être finalement recueillie par un prêtre dans une église, le moment est si fort que j’en ai pleuré. J’avoue.

Roxane Gay

Roxanne Gay est l’autrice du très fort Bad femnisim, sorti en 2014 aux US. Comme beaucoup d’essais, de romans « dits féministes » (avec des guillemets) ou, plus exactement, d’ouvrages écrits par celles et ceux qui œuvrent à faire avancer les problématiques de genres et d’inégalités hommes-femmes (on parle de textes ayant connus de francs succès en librairie outre-Atlantique ou outre-Manche), Bad feminism n’a pas été traduit en français. C’est un véritable souci. Honnêtement. Peut-être qu’il faut s’armer de patience : si tout va bien, « on » (mis pour « les éditeurs de France et de Navarre ») se décidera peut-être à traduire l’ensemble des travaux de Roxane Gay dans trente ans, comme ce fut le cas pour le magnifique Attachement féroce, de Vivan Gornick, best seller en 1987 aux États-Unis et disponible en librairie et dans la langue de Molière seulement en 2017 — notons au passage qu’il s’agit là de l’unique livre de Gornick traduit en français et c’est sans doute celui dans lequel il est le moins question de féminisme. Bref. Revenons à Roxane Gay. Fille d’immigrés haïtiens née aux États-Unis, la romancière-essayiste est titulaire d’un Master en écriture créative et doctorante en rhétorique et communication. Dès l’adolescence, elle prend la plume. Victime, très jeune, d’une agression sexuelle perpétrée par plusieurs hommes, Roxane Gay écrit sur les inégalités, la bisexualité, les rapports complexes qu’entretiennent avec la société toutes les femmes qu’on peut qualifier de « hors normes ».

Treize jours : quand la littérature documente le monde

Beaucoup d’autrices.eurs, de créatrices.eurs, d’artistes rappellent l’urgence d’inventer de nouveaux codes, des façons autres de regarder, d’explorer, de raconter ce qui se rapporte au monde qui est le nôtre. Il faut aussi être constamment être dans la démarche qui consiste à faire connaître, toujours, les écrivains, les chercheurs, les plasticien.nes, les metteur.e.s en scène etc. qui travaillent — souvent depuis des années — sur les sujets qu’aborde Roxane Gay dans son œuvre. réalité. Narrer les femmes fortes, combatives, se couler dans les récits de filles vivant à des années-lumière de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à de la passivité, pouvoir faire sienne la parole de femmes qui décident, qui font, qui s’approprient, se réapproprient, conquièrent, se soignent, des femmes qui veulent compter et qu’on les reconnaisse : voilà qui contribue, je crois, à faire avancer la fiction contemporaine, celle de l’aujourd’hui (oui, je sais : c’est moche, comme formulation, mais ça me semble assez juste et proche de ce que je cherche exactement à dire, ici). En ce sens, et parce que sa lecture compte et emporte, qu’elle emmène, décolle, émeut, fait réfléchir, inspire un respect infini comme un espoir dépourvu du moindre soupçon d’illusion, Treize jours est un livre important.

 

Un commentaire sur “Femme brisée. Enfer.

  1. Juste après la publication de ce post, j’ai débuté la lecture de « Beauté fatale » de Mona Chollet, qui achève l’introduction de son ouvrage par ces quelques mots : « Toutefois, il faut bien l’avouer : une fois qu’on a lu Susan Bordo, Eve Ensler, Laurie Essig, Susan Faludi ou Naomi Wolf, la Parisienne apparaît pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une sorte de Nadine de Rothschild en moins joufflue et en plus chic. Même celle qui prête le plus le flanc à la caricature, Naomi Wolf, auteure en 1991 du best-seller « The Beauty Myth » (« Le mythe de la beauté »), multiplie les intuitions et les analyses brillantes. On regrette, en refermant les livres de toutes ces essayistes remarquables, qu’elles n’aient jamais été traduites en français (…). »

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